Actualité Courcouronnes

Quand l’intérêt architectural menace l’intérêt général

Décidément, les événements et leur traitement par les médias (peut-être en panne d’inspiration en cette période estivale ?), me contraignent une nouvelle fois à sortir de ma paisible retraite pour réagir à la publicité faite de la pétition d’architectes dénonçant la démolition prévue de la barre Efidis faisant face à l’ancien hôpital Louise Michel.

Ses signataires, 25 grands noms de l’architecture française, prennent fait et cause pour leur confrère qui prétend jouir d’une autorité morale sur l’œuvre dont il détient la propriété intellectuelle. Au travers d’un texte intitulé « Faut-il démolir le patrimoine du XXe siècle ? », ils dénoncent donc la démolition de cet immeuble prévue dans le cadre de notre programme de rénovation urbaine et qui n’est, selon eux, pas justifiée.
« Cette « braderie » détruit des logements alors que l’on déplore leur pénurie, prive de travail entreprises et artisans capables de les restaurer ou de les réhabiliter, et nous dépossède d’un patrimoine du XXe siècle, qui est le nôtre », écrivent-ils. Ils citent par ailleurs d’autres exemples de patrimoine architectural menacé de démolition pour la même raison, parmi lesquels figure l’hôpital Louise Michel.
Ils dénoncent enfin des décisions administratives qui font « fi des protestations de nombreux architectes mais aussi d’associations (…), et de simples citoyens »

Qu’il me soit permis de répondre, à travers ce blog, une bonne fois pour toutes aux protestations dont n’ont pas manqué de me faire part l’architecte et ses confrères aux travers des échanges que nous avons eus depuis plusieurs mois. Car, dans cette affaire, je considère que les arguments développés par ces derniers relèvent davantage d’une logique corporatiste que de la recherche ou de la défense de l’intérêt général, mission dont les Courcouronnais m’ont investi au travers du suffrage populaire.

Depuis 2001, et plus particulièrement depuis 2004, une grande partie des efforts que nous avons engagés dans le cadre de notre mandat, porte en effet sur la restructuration et la mise en œuvre d’un projet de rénovation urbaine du quartier du Canal, afin d’améliorer le cadre et les conditions de vie de ses habitants.
M. Chemetov n’habite et ne connaît manifestement pas notre ville et ses problématiques, notamment en termes de peuplement et de sécurité. Ayant pour ma part grandi et vécu dans ce quartier, dont 20 ans à proximité de l’immeuble en question, j’ai la faiblesse de penser que l’architecte aurait ainsi sans doute mieux compris et adhéré aux fondements de notre démarche.
Car est-il encore besoin de décrire ce qu’était et ce qu’est le Canal, classé en zone urbaine sensible et qui compte 90% de logements sociaux, considéré comme le 4ème quartier le plus pauvre de l’Essonne, ses difficultés économiques et sociales que corrobore un faisceau d’indicateurs, la délinquance endémique dont il souffrait il y a encore une dizaine d’années… ?

Depuis 2001, nous n’avons eu de cesse de rompre avec la logique qui avait conduit à isoler voire opposer – à travers des actes très graves – ses 3 sous-quartiers désignés sous l’appellation Canal 1, 2 et 3. La logique d’aménagement en cours dans les années 80 et qui avait présidé à la construction de notre ville nouvelle avait en effet privilégié la création d’îlots d’habitations autonomes, repliés sur eux-mêmes, posés les uns à côté des autres et souvent invisibles depuis la voie publique. Cette conception, dont l’atout principal était l’hyper-proximité des services publics, présentait de multiples inconvénients apparus à l’usage.
Il convenait donc de recréer et renforcer l’unité du quartier, et cela passait en termes d’aménagement urbain par une reconnexion physique et visuelle des trois sous-ensembles du quartier.

En parallèle, la perspective de fermeture de l’hôpital Louise Michel et la question du réemploi de ses terrains nous a conduits à imaginer très tôt la création d’un éco-quartier composé de 850 nouvelles habitations aux normes éco-durables, très majoritairement en accession à la propriété, qui introduira plus de mixité sociale et achèvera de modifier la physionomie du Canal.
Pour assurer l’intégration de ce nouveau quartier dans son environnement, de nouvelles liaisons devaient être créées.

Ainsi, outre une ouverture vers Evry par un nouveau franchissement des voies ferrées, la démolition de la barre de logements collectifs appartenant au bailleur Efidis doit permettre d’améliorer la desserte du quartier par le passage du nouveau tracé du futur tramway en lieu et place de la ligne 402 (Corbeil-Grigny), ligne de bus la plus fréquentée de grande couronne avec ses 25000 passagers par jour et qui desservira le futur éco-quartier, mais elle permettra aussi son ouverture sur le Canal dans le prolongement du mail Marchais Guesdon rénové.

Alors certes, on peut toujours penser qu’on aurait pu s’y prendre autrement. J’ai du reste dû lutter pendant près de 5 ans pour faire valoir notre projet auprès de nos partenaires de l’ANRU, qui a longtemps érigé en véritable « doctrine » la règle selon laquelle un projet de rénovation urbaine devait comporter un nombre important d’opérations de destructions/reconstructions d’immeubles. A Courcouronnes, nous nous « contenterons » donc de démolir 80 logements, quand dans le même temps nous en ferons réhabiliter ou résidentialiser 2100 (sur les 3000 que compte le quartier !), et nous projetons d’en créer 850 nouveaux.

Validé en 2009 au terme d’un long processus, notre projet de rénovation urbaine a finalement fait l’objet d’un large consensus et recueilli l’assentiment et le soutien de l’ensemble de nos partenaires.
Il permettra de poursuivre la restructuration du quartier entamée quelques années plus tôt et de voir s’accomplir en l’espace de 4 ans (alors que, seuls, il nous aurait fallu plus de 20 ans pour y parvenir !), des aménagements urbains dont le coût total s’élève à près de 70 millions d’euros, financés à 85% par les partenaires de la ville (Etat, ANRU, Conseil Régional, Conseil Général, Communauté d’Agglomération, bailleurs, Caisse des Dépôts et Consignations, FISAC et CAF).

Que ce soit clair, je n’admettrai donc pas que quiconque vienne aujourd’hui contester le caractère d’intérêt général d’un projet porté depuis des années, et le remettre en cause du jour au lendemain !

Car de la préservation de quel patrimoine s’agit-il ? Que l’architecte ait accompli de belles choses par ailleurs, je ne le démens pas, qu’il ait été primé, je l’en félicite, mais nous parlons là d’un immeuble de logements, pas de Bercy, et dont je laisserais chacun libre de juger de l’intérêt architectural… Pour ma part, je trouve quand même que M. Chemetov ne se mouche pas du coude, quand il va jusqu’à comparer son immeuble… au Louvre (sic !) et me comparer personnellement au dictateur Ceaucescu (re-sic !) qui avait, dans les années 1980, fait démolir le tiers de la surface du centre historique de Bucarest ! De grâce, sachons raison garder et faire preuve d’un peu de réalisme et de modestie, s’il vous plaît !

Autre argument développé par les opposants à la démolition : le fait que les habitants sont attachés à leur bâtiment et le quittent contraints et forcés.
Soit. L’attachement des habitants à leur quartier et à cet immeuble n’a jamais été sous-estimé ni négligé. C’est pourquoi, comme pour la plupart des travaux que nous avons initiés depuis onze ans à Courcouronnes, nous nous sommes attachés à toujours les associer à notre démarche. De fait, les Courcouronnais sont à nos yeux non pas de simples administrés, mais bien des partenaires des grands projets portés par la Ville pour améliorer notre (et leur) vie quotidienne, voire pour moi d’anciens voisins.
Ainsi, les habitants ont été et sont régulièrement tenus informés de l’avancée des chantiers, mais également concertés sur les aménagements prévus, notamment à travers les Conseils de Quartiers ou le Conseil de Renouvellement Urbain créé à cet effet, mais aussi par le biais de nos différents supports de communication ou d’expos réalisées à l’occasion des grandes manifestations municipales.
Dans la même veine, s’agissant de la démolition de la barre Efidis, nous avons accompagné autant que possible et de diverses manières, la population concernée.
Dans le cadre du travail de mémoire que nous avons engagé avec les habitants, nous les avons invités à témoigner et nous faire partager leurs souvenirs d’une vie passée dans ce quartier. Un travail auquel nous avons proposé à l’architecte de s’associer… C’est d’ailleurs de cette manière, parce que nous avons pris l’initiative de l’y inviter, que M. Chemetov a pris connaissance de la démolition prochaine de son « œuvre » et qu’il a décidé de s’y opposer.
Par ailleurs, nous nous sommes attachés à proposer aux habitants, en lien avec le bailleur, des logements correspondants à leurs aspirations, qu’elles soient typologiques compte tenu de l’évolution de leur famille, ou géographiques. Nous les avons accompagnés au préalable dans la résolution de leurs difficultés sociales (et vous savez qu’elles peuvent être nombreuses pour les habitants de ce quartier !), apurant pour certains leur dette locative, pour leur permettre d’accéder à un relogement et repartir sur des bases saines et nouvelles. C’est ainsi que les habitants de l’immeuble en question sont aujourd’hui relogés à 70% et des solutions individualisées sont actuellement soumises à chaque famille restante.

Alors voilà. Encore une fois, j’admets qu’on puisse ne pas être d’accord avec les choix opérés, mais j’invite ceux qui raisonnent et argumentent en termes de propriété intellectuelle sur une œuvre, à prendre connaissance de la réalité du terrain.
Nous, nous savons de quoi nous parlons. D’abord parce que nous nous y vivons ; eux, j’attends de voir… D’autre part parce que nous avons élaboré, mûri notre projet pendant de longues années, avec d’autres experts en architecture et en urbanisme.
Les Courcouronnais nous savent gré de notre détermination et de notre volontarisme pour servir leur intérêt. Ils nous ont d’ailleurs largement renouvelé leur confiance aux dernières élections municipales, particulièrement à 63% sur le bureau de vote concerné par ce projet. Je pense dès lors bénéficier de toute la légitimité nécessaire pour le mener à bien.

En conclusion, alors même que nos avocats et ceux de M. Chemetov sont en discussion depuis plusieurs mois, on peut s’interroger quant à cette démarche dont je suis informé par voie de presse et non par l’auteur directement, alors que je suis le maître d’ouvrage. Pas terrible en termes de méthode…