Actualité Billet d'humeur

Intervenir ou ne pas intervenir ?

Le président syrien Bachar El-Assad sur CBS, le 8 septembre 2013 (©AFP)

Comme à mon habitude, j’ai pris dans un premier temps le parti de ne pas m’exprimer hâtivement sur une situation que je considère bien plus complexe que ce que les médias et quelques responsables politiques veulent bien nous laisser entendre. Cependant, après mûre réflexion, les développements de ces derniers jours m’amènent à vous faire partager mon sentiment.

Depuis maintenant plus de 2 ans, le régime de Bachar al-Assad massacre son peuple et l’attaque récente à l’arme chimique survenue principalement dans la plaine de la Goutha ne constituerait, si elle était avérée, qu’une provocation meurtrière de plus dont les dictateurs tyranniques de son espèce sont finalement coutumiers. A travers l’attentisme coupable de la communauté internationale, la Syrie n’en finit plus de s’enfoncer dans le chaos d’une guerre civile où s’opposent désormais 2 blocs. D’un côté, le régime syrien alaouite, et donc chiite, soutenu, par l’Iran et le Hezbollah notamment ; de l’autre, une rébellion peu structurée et désunie, mais dont la composante islamiste radicale sunnite proche des Frères musulmans grossit de plus en plus. Aussi, bien que conscient de la tragédie humanitaire que vit actuellement la Syrie, je demeure profondément opposé à toute intervention militaire qui serait à mes yeux un remède bien pire que le mal, et ce pour trois raisons.

La première est qu’il n’existe aucun projet politique derrière cette volonté de frappes militaires que les va-t’en-guerre réclament à corps et à cris en oubliant un peu trop rapidement leur opposition à l’intervention américaine en Irak il y a 10 ans. Une fois Assad « puni », que ferons-nous ? S’il n’est pas renversé, l’empêcherons-nous à nouveau d’oppresser et de meurtrir sa population ? Rien n’est moins sûr. D’aucuns tentent encore de justifier cette volonté interventionniste par le franchissement de la ligne rouge que représenterait l’usage d’armes chimiques en violation de la Convention internationale sur l’interdiction des armes chimiques de 1993. Sauf que la Syrie ne l’a jamais signée et qu’elle n’est donc pas engagée par ce texte ! En outre, avons-nous si peu de décence pour considérer que les 585 victimes provisoires d’agents chimiques déversés le 21 août dernier auraient davantage de valeur humaine que les 110 000 autres tombées sous la violence de l’armée syrienne depuis 2011 ? J’avoue être saisi par un  profond écœurement face à cette scabreuse comptabilité …

La deuxième est que nous sommes seuls, avec les États-Unis, à réellement vouloir sanctionner Assad pour ses exactions meurtrières. Ni la communauté internationale dans son ensemble, ni même l’Europe ne semblent prêtes à s’engager dans un tel conflit. Même si les preuves demandées par l’ONU étaient réunies, rien de permet d’affirmer qu’un consensus serait trouvé pour une intervention à l’issue très incertaine. Je me permets simplement de rappeler que les précédents irakien et libyen sont loin de constituer des réussites. Les dictateurs de ces deux pays ont peut-être été mis hors d’état de nuire, mais leurs populations ne connaissent pas pour autant des lendemains moins douloureux. Au-delà de quelques retombées économiques pour les Occidentaux et en particulier pour les Américains, ces conflits ont d’abord et avant tout favorisé l’implantation des islamistes radicaux, véritables ennemis des démocraties, qui à l’origine étaient quasi inexistants sur ces territoires.

Enfin, et c’est la troisième raison, j’aimerais que l’on n’oublie pas que la Syrie demeure une véritable poudrière, en raison notamment des nombreuses communautés qui la composent et de sa situation stratégique sur le plan géopolitique. Son explosion pourrait déstabiliser l’ensemble du Moyen-Orient, avec un risque d’embrasement non négligeable à des pays tels qu’Israël et le Liban où nos intérêts demeurent, pour des raisons historiques, très présents. Et au-delà même de la région, c’est bel et bien notre planète qui risquerait d’être plongée dans un chaos dont, à l’évidence, nous ne sortirions pas indemnes. Pense-t-on en effet réellement que les Russes, voire dans une moindre mesure les Chinois, observeront les oukases guerriers occidentaux les bras croisés sans réagir ?
En outre, je connais la rhétorique avérée selon laquelle les grandes guerres ont des vertus sur l’économie mondiale. Pour autant, et n’en déplaise au zélés apprentis sorciers de tous bords qui ne voient dans le déclenchement d’une troisième guerre mondiale qu’une source de prospérité économique future, je veux croire qu’il existe une autre voie moins douloureuse pour entreprendre le redressement économique de notre pays.

Ce n’est donc certainement pas en faisant parler les bombes que nous aiderons la Syrie à sortir de la crise dans laquelle elle se trouve actuellement engluée. Il n’y a, dans ce pays, pas d’autre solution que diplomatique et politique ! Le suivisme atlantiste a atteint ses limites. En proposant de placer sous supervision internationale l’arsenal chimique syrien, les Russes, quoi que l’on pense de Poutine, viennent de revenir habilement au centre de l’échiquier de la diplomatie mondiale.
Il revient donc maintenant à la France de se décider enfin à renouer avec une diplomatie courageuse et indépendante qui avait fait son prestige entre les années 60 et 70, notamment en cessant dès à présent de boycotter l’Iran et de mépriser la Russie. C’est à ce prix seulement qu’elle pourra retrouver une influence qui a malheureusement grandement décliné ces dernières décennies à la fois dans cette région mais également dans le monde.