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BREXIT : tirons-en des leçons avant d’en donner !

Un peuple qui tranche aussi nettement son sort à 51,9%, après une campagne hystérique sur un sujet aussi fondamental que le projet européen, cela doit nous interroger sur le fonctionnement de nos démocraties modernes.
Un illustre prédecesseur de David Cameron avait justement eu cette citation, aujourd’hui rentrée dans l’Histoire : “la démocratie est le pire système de gouvernement, à l’exception de tous les autres”. Qui dit mieux 60 ans plus tard ?

Son lointain successeur à Downing Street rentrera également dans l’Histoire de son pays et de notre continent. Mais dans les futurs manuels de sciences politiques, il y a fort à parier qu’il soit cité comme le contre exemple parfait de la confiance aveugle en la “sagesse populaire” supposée émerger de cette forme très aboutie de démocratie directe qu’est le référendum. Ou tout simplement, à l’image d’une déjà lointaine dissolution, comme un suicide politique inconsidéré.

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Il y aurait tant à dire de l’évènement historique que nous vivons. Au lendemain de ce référendum, je me risque néanmoins à tirer quelques rapides enseignements.

Le Royaume-Uni va bien mais pas les Anglais !

La politique est indissociable de la géographie. La presse économique encense régulièrement les réussites du modèle britannique, la croissance forte de son PIB, sa situation de plein emploi, sa place financière de rang international, son ouverture au monde. Cependant, la carte électorale du vote d’hier est là pour nous rappeler que les indicateurs macroéconomiques ne sont pas vécus de manière égale sur le territoire. Quand l’Ecosse, l’Irlande du nord et surtout le Grand Londres votent massivement pour le “Remain”, tout le reste de l’Angleterre et le Pays de Galles votent dans des proportions exactement inverses pour le “Brexit”.

L’aire métropolitaine de Londres, c’est 1/3 du PIB de l’ensemble du Royaume Uni ! En clair, le poumon économique d’un pays qui n’est pas parvenu à raccrocher le reste de l’Angleterre à son dynamisme. Ce sont donc les Anglais qui ont fait le résultat de ce référendum organisé à l’échelle du Royaume-Uni.

La désindustrialisation massive de l’Angleterre, la pauvreté endémique de territoires sinistrés depuis maintenant 40 ans sont les germes de ce rejet de l’Europe, trop souvent et trop facilement érigé par la classe politique anglaise comme la source de tous les maux de la nation au drapeau rouge et blanc, pour ne pas justifier leur choix politique d’une financiarisation à tout crin de l’économie de leur pays. Choix fait par Margaret Thatcher et confirmé, voire amplifié, sans discontinuité par les tous les Premiers ministres successifs depuis 35 ans.

Le populisme ne se nourrit pas uniquement des difficultés économiques…

En cela, le parallèle avec la campagne présidentielle aux Etats-Unis est symptomatique. Voilà deux grands pays occidentaux qui affichent de belles réussites économiques mais qui voient monter inexorablement un populisme débridé, se nourrissant des peurs et des craintes pour certaines objectives, le plus souvent irrationnelles.

Nos démocraties courent un grand danger à mener des consultations populaires où l’hystérie et les fantasmes servent d’arguments de campagne matin, midi et soir.

Alors certes l’on pourra me rétorquer que les Britanniques ne sont jamais vraiment entrés dans l’Europe même s’ils en sont membres depuis 43 ans. Le “I want my money back” de Maggie résume finalement assez bien la conception de l’Europe de nos voisins d’outre Manche. Un pied dedans, un pied dehors; maintenant ce sont les deux à l’extérieur !

Nombreux sont finalement ceux qui peuvent penser “c’est mieux comme ça, ils n’ont jamais voulu de l’Europe”; je crains que ce ne soit pas une spécificité britannique… et que les élections européennes ou référendums traitant de la question européenne dans bien d’autres pays du continent ont donné tout aussi largement les eurosceptiques en tête des suffrages. Souvenons-nous du référendum de 2005 en France ou du résultat des européennes de 2014. Cela doit inciter à la prudence et à la mesure quant aux leçons que nous pourrions maintenant être prompts à donner aux Anglais !

Je le dis d’autant plus aisément que la France va prochainement entrer en campagne présidentielle, et que la question européenne sera au centre des propositions de beaucoup de candidats. La question de l’utilisation du référendum post-élection présidentielle doit donc être pesée et sous-pesée très attentivement. Il en va de la réussite du reste du quinquennat !

Pour ma part, dans le sillage de Bruno Le Maire, je suis de ceux qui pensent que le débat comme la classe politiques doivent entamer une longue et profonde opération de réhabilitation. La politique c’est une alchimie complexe entre la gestion du quotidien et la préparation de l’avenir; malheureusement la tyrannie de l’instantanéité, démultipliée ces dernières années par les réseaux sociaux et les chaînes d’information en continu, a sorti des écrans radars la nécessité d’inscrire l’action publique dans un temps long. Et cela suppose rationalité, expertise et pédagogie.

Qu’il est loin le temps des vrais débats de fond entre François Mitterrand et Philippe Séguin sur la confrontation des visions du projet européen. Partout ailleurs dans le monde, des alliances inter et sous-continentales sont à l’oeuvre pour peser dans la globalisation.

Il faut donc éviter à l’Europe le retour du spectre de sa balkanisation qui l’a tant déchiré par le passé. Pour autant soyons lucides : nous nous sommes élargis de manière spectaculaire (de 6 à 28 pays entre 1957 et 2013), trop à la hâte, en même temps que l’on s’est uniformisé à marche forcée (Schengen, règlementations tatillonnes, monnaie unique) sans que nos peuples y aient trouvé du sens comme de l’efficacité. La crise migratoire en a été la triste illustration.

Le sens de l’Histoire est-il maintenant de revenir à une Europe moins grande mais partageant un vrai dessein commun?

Débattons-en sereinement, patiemment et sérieusement car il s’agit ni plus ni moins que du continent que nous laisserons en héritage à nos enfants, face à aux grands blocs américains, asiatiques et africains qui émergent et se consolident.