Actualité Billet d'humeur

Au choc des mots, je préfère l’action !

vue-des-quartiers-nord-de-marseilleEn parlant d’ « apartheid » pour désigner la situation qui prédomine dans certains quartiers de notre République, le Premier ministre ne pouvait ignorer l’émotion et les réactions médiatiques que produirait l’utilisation d’un tel vocable si lourd de sens.

Si je ne doute pas de sa détermination sincère, qui n’est pas récente, à dénoncer les inégalités et les fractures qui alimentent l’intolérance, les violences et le racisme dans notre pays, et qu’il est sain, en évitant un « politiquement correct » pusillanime, de nommer les choses avant de vouloir y apporter des solutions, j’estime que sa référence à un contexte historique et géographique particulier (l’Afrique du Sud) est excessive et inappropriée.

L’Apartheid en Afrique du sud a en effet consacré, entre 1948 et 1991, une politique d’État systématique qui visait, en imposant des zones de résidence géographiquement séparées et racialement déterminées, à diviser le pays afin d’empêcher certaines populations, en raison de leur origine ethnique, de participer à la vie de la Cité. Or, la France n’a évidemment, et fort heureusement oserais-je dire, pas mis en œuvre une telle organisation de société inepte et criminelle. En outre, j’estime que le laisser croire est de nature à encourager les reflexes de victimisation et de déresponsabilisation qui sont déjà, malheureusement, à l’œuvre au sein des personnes habitant ces quartiers et qui seraient sensées subir cet « apartheid ».

Pour autant, il faut avoir le courage de regarder notre société telle qu’elle est aujourd’hui et non pas telle que nous aimerions qu’elle soit ! Oui, il existe des zones de non-droit où l’autorité et les valeurs républicaines ont disparu ! Oui, il existe des ghettos, des « Soweto » à la française (j’assume le terme) où il règne une ségrégation territoriale, sociale, culturelle et ethnique qui, bien que n’étant pas forcément souhaitée à l’origine, résulte de 40 ans d’un laisser-faire et d’un angélisme coupables de la part de certains (ir)responsables politiques qui ont fait notamment de cette décomposition sociétale leur fond de commerce électoral !

Alors que nombre d’entre nous (responsables politiques et associatifs, éducateurs, enseignants, chercheurs, etc.) sommes d’accord sur le diagnostic, il s’agit maintenant, au-delà des belles déclarations d’intentions qui ne manquent jamais de fleurir après chaque tragédie vécue, de s’attaquer concrètement aux racines de ces maux qui pourrissent depuis trop longtemps notre vivre ensemble.

L’instauration d’un véritable « Education Act » doit d’abord devenir une grande priorité nationale. L’école publique et laïque doit être sanctuarisée, respectée et ouverte à tous. Il est urgent qu’elle cesse de se niveler par le bas en évitant notamment la multiplication des écoles confessionnelles où les enfants de ces déjà rares classes moyennes et aisées de ces communes y sont de plus en plus inscrits pour éviter leur école publique de rattachement. En outre, nonobstant le nombre de postes supplémentaires qu’il serait judicieux de créer, pourquoi ne pas permettre à l’Éducation Nationale de nommer des enseignants, motivés avec une excellente connaissance de ces quartiers en difficulté et substantiellement mieux payés, afin qu’ils puissent engager un travail de fond sur la durée d’une scolarité, à minima en élémentaire ?

Les forces de l’ordre doivent ensuite bénéficier de moyens matériels et humains supplémentaires afin de pouvoir assurer avec efficacité leurs missions et restaurer l’ordre républicain. Elles doivent également être enracinées sur le territoire. Alors qu’en tant que maire, mon mandat dure 72 mois, est-il réellement pertinent, par exemple, de changer de Commissaire tous les 18 mois et de préfet tous les 2 ans pour entreprendre un travail de fond sur le plan de la sécurité publique ?

Il convient enfin d’agir sur 2 thématiques qui sont à mon avis trop souvent délaissées.
D’une part, de nombreux quartiers sont victimes d’une désertification médicale qui concoure à l’exclusion sociale d’une partie de nos concitoyens. S’il est souhaitable, et c’est ce que j’ai fait à Courcouronnes au Canal, de faciliter à travers la création de maisons pluridisciplinaires de santé l’implantation de médecins généralistes ou spécialistes, pourquoi ne pas également, alors que la Nation paie leurs longues années d’études, imposer en retour aux étudiants en médecine une obligation d’exercice dans les territoires relégués de notre pays (banlieues difficiles et campagnes reculées) ? Libre à chacun ensuite d’accepter ou de refuser sachant que dans ce cas, le coût de revient des frais engagés par l’État serait bien plus élevé, se rapprochant du coût réel du cursus !
D’autre part, les fractures sociétales qui ne cessent de s’amplifier dans certains territoires et nourrissent les extrémismes les plus abjects doivent nous amener à reconsidérer sérieusement notre politique de logement. Je considère par exemple que la loi DALO relève de la supercherie tant que les Préfets n’auront pas le courage d’attribuer les logements aux familles démunies dans les villes plutôt aisées qui sont en mesure de les « absorber » plutôt que de les surajouter à des quartiers déjà largement au dessus du seuil de 25 % de la loi SRU et où règne déjà une grande misère économique et sociale.
De plus, alors que c’est pourtant l’une des solutions durables pour réinstaurer de la « mixité sociale à l’envers », je suis confronté, en tant qu’élu, aux pires difficultés pour expérimenter le « déconventionnement » de logements sociaux en raison à la fois des réticences des bailleurs, qui m’opposent la longue durée d’amortissement des prêts à la construction, et de la frilosité des promoteurs immobiliers qui eux craignent de ne pas pouvoir commercialiser d’anciens logements HLM au milieu de quartiers populaires…

Ces pistes de réflexion ne sauraient être évidemment exhaustives et bien d’autres peuvent être proposées. Pour autant, nous devons aller vite et cesser les postures idéologiques ou les tergiversations qui coûtent cher à notre République. À nous-mêmes donc !

Plus que des mots et des diagnostics, si durs soient-ils, j’attends du Gouvernement qu’il mette en place sur le terrain des actions fortes et durables pour que cesse la dislocation de notre modèle républicain qui, sans jouer les Cassandre de circonstance, finira par porter un coup fatal à notre pays si nous n’y prenons garde !