Billet d'humeur

De l’exercice du mandat local

Après une nouvelle semaine d’activités intenses, au rythme de réunions techniques et stratégiques importantes pour le territoire, d’une visite ministérielle retentissante et, bien entendu, de présence quotidienne forte sur le terrain, bref de journées de 15 à 17h, je souhaitais vous faire partager deux expériences vécues, coup sur coup, jeudi matin.

En effet, en ces temps où les élus sont systématiquement fustigés, pointés du doigt, brocardés pour leur soi disant comportement individualiste, et surtout leur pseudo éloignement du terrain, leur « inaccessibilité », et où tenter de prendre leur défense face à l’opinion publique semble des plus audacieux, qu’il me soit permis de renvoyer aux habitants leur propre responsabilité, le miroir de leur comportement face aux institutions.

Vous me direz, « ne généralisez pas ». Certes. Mais alors concédons que la réciproque doit être vraie !

Or donc, mardi matin, je reçois sur messenger (messagerie de Facebook), un message me demandant d’intervenir sur un trottoir, de la part d’une habitante qui me sollicite très régulièrement.
Il faut savoir que chaque jour, je reçois sur cette messagerie entre 20 et 30 messages d’habitants, de toute nature. Une question sur un horaire, sur les jours de ramassage des ordures, sur un lieu de manifestation, un problème d’emploi, de logement, bref, un spectre d’importance relativement large. Des demandes majoritairement polies, courtoises, mais parfois particulièrement exigeantes et sur un ton à la limite du supportable.

Il se trouve, chacun le sait, que c’est moi et personne d’autre qui gère mon mur facebook. Et donc qui réponds à ces diverses sollicitations.
Il est d’ailleurs bon de se rappeler –c’était une autre époque-, que lors de ma campagne municipale de 2001, je m’étais engagé à répondre à tous les courriers des courcouronnais, sous quinzaine, ce qui était déjà une révolution !
Aujourd’hui, les courriers en mairie étant réduits à la portion congrue, ma messagerie personnelle est devenue une porte d’entrée naturelle, sur laquelle je réponds en direct, souvent dans les 5 minutes (!) de 5h30 du matin à 1h… du matin encore !

Sur l’exemple que je cite, exceptionnellement, j’omets de répondre mais transmets immédiatement à la personne concernée en mairie pour instruire le problème. 19 minutes après le message de la dame, mon directeur de cabinet adjoint lui adresse un message de suivi. 19 minutes après…

Et jeudi matin, 48h après donc, voici que je reçois un nouveau message de cette personne fustigeant le fait que je ne lui ai pas répondu. Ce serait « déceptif ». Cette charmante dame ne prenant pas le soin de me dire qu’elle avait pourtant été recontactée dans la foulée dès mardi.

Bref, un rien las, je décide, à titre pédagogique, de lui expliquer que son ton, son exigence et son impatience à mon endroit me semblent un rien inappropriés vu l’énergie que je déploie, personnellement et systématiquement, à répondre moi même et à faire traiter les sujets au plus vite. Et à elle en particulier.
Que n’avais-je pas osé là !
Voici que l’on me reproche d’être en colère (alors que je restais évidemment courtois, mais ferme) et que l’on ne comprend pas ma réaction.

En clair, on peut m’engueuler, être exigeant avec moi –un euphémisme-, et je dois non seulement ne rien dire mais en plus, le cas échéant, tendre l’autre joue. Même quand la personne face à moi dépasse les limites du bon ton et du respect, tant sur le fond que sur la forme.
L’histoire retiendra que, voulant lui adresser copie du message de mon dir cab adjoint, pour lui démontrer la prise en compte très rapide de sa demande dès mardi, je me retrouve bloqué sur son compte et dans l’incapacité de lui répondre de nouveau !

En clair, j’ai déçu, c’est elle qui est vexée. Les jeunes diraient « truc de dingue » !

Si je me permets de relater ce non événement, c’est qu’il est caractéristique du niveau d’exigence de plus en plus fort des habitants, oubliant ainsi toute limite, tout discernement. Et aux antipodes pourtant de la proximité nouvelle, exceptionnelle dont ils savent abuser, permise par la révolution numérique, surtout quand l’édile accepte d’en jouer, au péril –mais ça tout le monde s’en fout- du peu de vie privée qui lui reste.
Car il n’y a plus d’heure, plus de borne.

Evidemment, j’aurais pu passer à autre chose et, finalement, ne pas donner davantage d’importance à cette nouvelle expérience empreinte d’un rien d’ingratitude.

Sauf que, en ce jeudi, quelques minutes plus tard, une seconde expérience est venue me rappeler combien l’élu local doit « appartenir » corps et biens à ses habitants.

Profitant d’un trou –rare- dans l’agenda, je rentre chez moi, enfile un cuissard et monte sur mon vélo d’entrainement.
On sonne à ma porte. Je descends de mon vélo, avec mes chaussures de cycliste qui accentuent ma démarche en canard et, dégoulinant de sueur, j’ouvre.
Je découvre deux courcouronnais, très courtois au demeurant et sans mauvaise volonté, qui habitent à quelques dizaines de mètres de chez moi.

Malgré mon allure qui ne cachait en rien mon activité en cours, l’une des deux personnes enchaine directement : « Monsieur le Maire, on vient vous parler des travaux » !

Et là, en toute courtoisie également, mais encore marqué par mon échange messenger du matin, j’ose une réponse que je ne fais jamais : je dis clairement que, au cas où cela ne se verrait pas, ce n’est ni le moment ni l’endroit. Et que, pour une fois, expliquant que je bosse plus de 15h par jour, 7 jours sur 7 en faveur des habitants, que je réponds 20h sur 24 aux messages qui me sont envoyés en courant continu, je refuse que les affaires municipales s’invitent chez moi, à mon domicile.
Réponse –polie, j’insiste, car ils étaient fort sympathiques- instantanée de l’une des personnes ; « oui mais nous sommes voisins » !
Que je sois donc chez moi, que je sois en train de faire du sport, que je sois trempé de la tête aux pieds, que j’explique gentiment que ce n’est pas le moment, que je sois disponible par ailleurs quasiment tout le temps et que je souhaiterais pouvoir préserver 30 secondes d’intimité n’auront eu que peu d’effet. Finalement m’a réponse n’était pas « normale ».

Ces deux exemples n’ont rien d’exceptionnels.

Tous les élus locaux y sont confrontés. On me dira, « vous avez choisi », « c’est votre job ». Je répondrais « peut-être, mais pas tout à fait ».

Nous sommes et devons être disponibles tout le temps pour les habitants. Mais pour gérer les urgences. Ce qui m’inquiète, c’est qu’il n’y a plus de limite entre l’urgence et la convenance personnelle.
Quasi aucune des demandes qui me sont faites ne relèvent en réalité de l’urgence. C’est ainsi ; nous vivons, nous les élus, une forme de paradoxe consistant à devoir répondre, à nous surexposer, sans aucun moyen de défense.
Et nous continuons à être brocardés -« vous les élus, les politiques »- sans qu’à aucun moment les habitants ne se soucient de ce que cela peut vouloir dire pour nous. Au quotidien, bien sûr, mais aussi sur le sens de notre engagement.

Les élus qui, comme moi, ont osé la révolution numérique, portent la responsabilité d’avoir fait émerger une nouvelle façon de faire de la politique, plus proche, plus à l’écoute, plus réactive et en faveur d’un public plus large.

Mais dès lors, n’avons-nous pas été trop loin face à des habitants qui, pour certains, ne connaissent plus aucune limite ?

Ce jeudi m’aura d’un coup éveillé à cette interrogation. Et je décide donc de vous la faire partager. Car autant l’élu doit rester dans son rôle, autant les habitants aussi.
Et malheureusement, puisque les bornes ne s’imposent pas naturellement pour certains, afin d’essayer de me préserver un peu, tout en étant toujours aussi disponible, je me demande s’il ne faudrait pas faire marche arrière ce qui, l’expérience du jour l’aura montré, resterait incompris.

Ce serait dommage pour tout le monde, non ?…